L'auteur et la machine
Intelligence humaine - l'IA pour les Ressources Humaines #31
Nous sommes Maxime Le Bras, Responsable du Recrutement d’Alan, et Charles Gorintin, Cofondateur et CTO d’Alan, pour vous donner de la tech et du RH. Ceci est une newsletter portant sur l’utilisation de l’Intelligence Artificielle (IA) par les spécialistes des ressources humaines. C’est promis, elle n’est pas générée par ChatGPT.
L’auteur et la machine
En avril 2026, le Sénat a voté la proposition de loi Darcos. Ce texte vise à instaurer une présomption d’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle.
L’intention est généreuse: protéger les créateurs face à des modèles qui moissonnent sans demander. La logique paraît évidente. Une machine apprend sur des œuvres, donc elle vole. Un auteur est lésé, donc il faut renverser la charge de la preuve.
Cette évidence, je voudrais la fissurer. Non pas parce que les auteurs ne mériteraient rien, mais parce que la question qu’on croit poser n’est pas celle qu’on pose vraiment.
Derrière “qui a payé pour quoi”, il y a une question bien plus ancienne et bien plus vertigineuse : qu’est-ce qu’un auteur, au juste, quand l’image peut surgir d’ailleurs que de sa main ?
1862, déjà
Nous avons déjà vécu cette panique. Elle portait un autre nom et une autre technologie, mais c’était la même.
En 1856, le studio Mayer et Pierson, photographes officiels de Napoléon III installés boulevard des Capucines, réalise un portrait du comte de Cavour. À la mort de l’homme d’État italien quelques années plus tard, l’image devient très recherchée. Un concurrent, Betbéder, la reproduit, l’agrandit, la retouche au pinceau, lui ajoute un fond de bibliothèque. Mayer et Pierson l’assignent pour contrefaçon.
Le tribunal correctionnel de la Seine les déboute le 9 janvier 1862. Le motif est limpide et il sonne familièrement à nos oreilles : la photographie n’est qu’une reproduction du réel obtenue par des procédés chimiques, une opération purement matérielle, pas une œuvre de l’esprit. Comment une machine, qui ne fait que reproduire le réel, pourrait-elle produire de l’art ? La lumière et la chimie font le travail, l’opérateur ne fait que déclencher.
L’affaire remonte. En appel, puis devant la Cour de cassation qui tranche le 28 novembre 1862 en faveur des photographes. L’argument de leur avocat est resté : la loi de 1793 n’a jamais défini les caractères qui constituent une création de l’esprit, et ce qui distingue une œuvre, ce n’est pas la forme dans laquelle elle se réalise, c’est qu’elle porte l’empreinte de la personnalité de son auteur.
Leur avocat résumera cette position par cette formule : “Rendons à l’esprit ses droits et à la matière son rôle !”. Le film photographique est un outil. L’art est dans le choix.
La pétition des vingt-six
Ce qui rend cet épisode saisissant, c’est ce qui se tenait de l’autre côté. Pendant que les juristes débattaient, les artistes pétitionnaient. En 1862, vingt-six d’entre eux, dont Ingres, signent un texte pour refuser à la photographie le statut d’art. Ingres, le plus grand dessinateur de son siècle, le maître de la ligne, celui dont la main était réputée infaillible.
D’une certaine manière, ce n’était pas l’Art qu’ils défendaient, mais leur rente de rareté. Si la machine peut produire une ressemblance, alors la virtuosité manuelle cesse d’être le critère, et tout un édifice de prestige s’effondre.
Finalement, la photographie a fini par tuer le réalisme. Les artistes se sont réinventés.
Certains en rejetant la technique, et se contre-positionnant : c’est la naissance de l’impressionnisme. D’autres en l’embrassant, et en faisant un Art à part entière : la photographie aura engendré Man Ray.
Duchamp : qu’est-ce que l’art ?
Reste le sujet de ce qui fait art, et donc ce qui fait artiste.
En 1917, Marcel Duchamp impose un urinoir dans une galerie et signe “R. Mutt”. Fountain. L’objet n’est pas fabriqué par lui, il est manufacturé, identique à des milliers d’autres. Duchamp n’a rien sculpté, rien peint, rien façonné. Il a choisi.
Duchamp démontre par là que l’acte artistique fondamental est la décision, pas l’exécution manuelle. Choisir cet objet, le sortir de son contexte, le nommer, le désigner comme art. Le ready-made fait du choix le cœur de l’œuvre et relègue la fabrication au rang d’accessoire. Ce que les vingt-six refusaient à la photographie en 1862, le geste précisément qui consiste à dire “ceci est de l’art parce que je le décide”, Duchamp en fait le principe même de l’art moderne.
L’artiste a toujours triché, et c’était bien
On voudrait croire que l’art authentique, c’est la main nue face à la toile. C’est un mythe. L’artiste a toujours été un utilisateur d’outils, et souvent d’outils qui font une partie du travail à sa place.
Regardez Les Ambassadeurs de Holbein, 1533. Au premier plan, cette tache oblongue et illisible qui ne devient un crâne que lorsqu’on se place sur le côté. Un memento mori en anamorphose, une distorsion géométrique d’une précision telle qu’on imagine mal une main libre l’avoir tracée à l’œil. Projection, dispositif optique, géométrie réglée: l’outil est dans le tableau, caché à la vue, et il en fait la puissance.
La thèse Hockney-Falco a généralisé cette intuition de façon provocante. Le peintre David Hockney, avec le physicien Charles Falco, soutient dans Secret Knowledge que la précision soudaine de l’art occidental à partir des années 1420 s’expliquerait par l’usage de dispositifs optiques: camera obscura, chambre claire, miroirs concaves. Van Eyck, Caravage, Vermeer auraient projeté pour mieux tracer. La thèse reste discutée, elle manque de preuves primaires, des historiens la contestent. Peu importe ici qu’elle soit vraie à cent pour cent. Ce qu’elle établit, c’est que l’idée même qu’un grand maître ait pu s’appuyer sur un appareil ne retire rien à son génie. Dürer dessinait son “filet du dessinateur”. Vermeer a probablement regardé dans une boîte. Personne ne propose de les déchoir.
L’outil n’a jamais été l’ennemi de l’auteur. Il en est un prolongement.
L’artiste devient abstrait
Voici où l’intelligence artificielle nous amène, et pourquoi elle n’est pas une rupture artistique.
Quand un modèle peut générer n’importe quelle image, la question de la fabrication disparaît entièrement. Plus de main, plus de pinceau, plus même de déclencheur. La compétence technique d’exécution, celle qu’Ingres revendiquait, celle que les vingt-six voulaient sanctuariser, tend vers zéro comme barrière. Tout devient possible, tout devient immédiat.
Que reste-t-il alors ? Le choix. Exactement le choix de Duchamp. Quelle image faire surgir, parmi l’infini des images possibles, et pourquoi celle-ci. Quel cadrage, quelle intention, quel sens. L’artiste ne disparaît pas et il ne disparaîtra jamais.
L’IA ne tue pas l’auteur. Elle le révèle dans sa fonction la plus pure, celle que Mayer et Pierson plaidaient déjà devant la Cour de cassation : l’empreinte d’une personnalité dans un choix.
S’inspirer, ou la fausse évidence du vol
Reste l’objection qui fonde la loi Darcos. L’IA s’entraîne sur des œuvres existantes, donc elle copie, donc elle vole.
Mais posons honnêtement la question. Qu’est-ce qu’un artiste humain ? Quelqu’un qui a passé sa vie dans les musées, qui a regardé des milliers de tableaux, lu des milliers de livres, absorbé des styles, des gestes, des compositions, et qui en fait, un jour, sa synthèse personnelle. Aucun créateur ne surgit de rien. Tout peintre est l’héritier de tous les peintres qu’il a vus. La tradition entière est une chaîne d’imprégnation et de réélaboration. La création se fait très rarement ex nihilo. On a compilé, on s’est inspiré.
Où est exactement la différence de nature avec un modèle qui apprend des régularités sur un corpus puis produit autre chose ? Je ne dis pas qu’il n’y en a aucune. La vitesse change tout, l’échelle change tout, et la question de la rémunération de ceux dont les œuvres ont nourri le corpus est une vraie question politique et économique. C’est cela l’enjeu nodal.
Mais ce n’est pas la question que la loi prétend trancher. La proposition de loi Darcos ne dit pas “rémunérons”, elle dit “présumons le vol”. Elle requalifie en contrefaçon ce qui, chez un humain, s’appelle l’inspiration. Le disciple qui se nourrit, puis dépasse le maître. Dirait-on de Braque et de Picasso, pères du cubisme, qu’ils ont spolié ou volé Cézanne ?
C’est précisément l’erreur de 1862. Confondre le procédé avec l’œuvre. Croire que parce qu’une machine est dans la boucle, l’esprit en est absent. Croire que la nouveauté technique est une menace pour l’art alors qu’elle n’a jamais été qu’un déplacement de la frontière entre la main et l’intention.
Le pari à faire
Les vingt-six ont perdu. La photographie est devenue un art, et un art majeur, sans que la peinture en meure. Elle l’a même libérée: déchargée de la fonction de ressemblance, la peinture a pu inventer l’impressionnisme, l’abstraction !
Je crois que nous sommes exactement à ce point. La tentation est de légiférer dans le sens des vingt-six, de défendre une rente de rareté en la déguisant en défense de la création. Le pari que je préfère, c’est celui de la confiance dans l’irremplaçable création humaine : ce qui définit l’auteur, c’est ce que son esprit choisit que personne d’autre n’aurait choisi.
Trois questions pour une experte

— Pouvez-vous vous présenter brièvement, ainsi que vos fonctions au Conseil de l’IA et du numérique ?
Je suis directrice générale d’un établissement public, le Palais de la Porte Dorée, Musée national de l’histoire de l’immigration, romancière, et impliquée dans plusieurs secteurs culturels assez différents de l’IFCIC aux rencontres internationales de la photographie d’Arles en passant par Bibliothèques sans frontière. Je m’intéresse depuis des années à l’impact des technologiques numériques sur les industries culturelles et les pratiques artistiques en général. J’avais rédigé avec Nicolas Colin le premier rapport sur ce sujet, « création et internet » en 2009, pour la mission Zelnik, Cerutti, Toubon. Je suis depuis septembre 2025 membre du conseil de l’IA et du numérique présidé par Anne Bouverot et Guillaume Poupard.
— Duchamp a posé que le geste artistique, c’est le choix, pas l’exécution. Si l’IA exécute à notre place, est-ce que cela fait de nous tous des artistes... ou de personne un auteur ?
Il y a mille manières d’être artiste et les artistes ont toujours testé, joué, détourné les technologies qui émergeaient à leur époque. Il est donc naturel que certains artistes fassent de même avec l’intelligence artificielle. Les sons numériques n’ont pas tué la musique acoustique, la 3D n’a pas rendu obsolète la sculpture, mais l’intelligence artificielle pose un tout autre défi, de nature anthropologique. Car la création nait du geste, de l’artisanat, de l’effort. Et elle n’est création que si elle ouvre d’autres manières de voir, qui viennent du regard singulier de l’auteur et de son expérience unique d’être au monde. En ce sens l’IA générative qui privilégie la paresse, la rupture du lien interpersonnel et la répétition est bien une menace à la possibilité même d’être auteur. Surtout si elle se nourrit d’œuvres sans rétribuer ceux qui les créent. N’oublions pas qu’une œuvre dans notre droit est attachée à la personne humaine. Or jusqu’à présent les ruptures technologiques ne créaient pas à la place des artistes. Il s’agissait d’outils nouveaux au service des artistes mais pas d’outils prétendant se substituer au geste créatif lui-même. Aujourd’hui, des contenus sont créés en pillant des œuvres humaines et tentent d’entrer en concurrence avec elles. Regardons ce qui se passe dans la musique qui est souvent la première impactée par les ruptures technologiques : en France, 50% des titres uploadés sur Deezer chaque jour sont 100% IA générative, et 85% des écoutes de ces titres IA le sont par des robots.
— Face aux propositions législatives autour des droits d’auteur et de l’IA (comme la Proposition de Loi de Madame Laure Darcos), comment penser la protection de la création sans freiner l’innovation ?
Tout d’abord je ne suis pas certaine qu’on puisse si facilement parler d’innovation sans création, mais je comprends que votre question porte sur la tension entre l’acte de création artistique et les ruptures technologiques. Sur ce point, c’est à chaque fois même chose, on crie au risque de tuer l’innovation technologique si on met en place la moindre régulation pour protéger les auteurs et les créateurs. C’est absurde sur tous les plans : social, culturel mais aussi économique. Pourquoi trouverait-on normal que les seuls à ne pas être rémunérés pour leur travail soient les auteurs ? Si leur travail nourrit une machine, alors il devrait être considéré avec au moins la même valeur que la machine qui s’en nourrit, et ce pour une raison très simple : les créateurs sont la source de toute la valeur. Si on veut rester un pays à la culture vivante, alors il faut un modèle qui rémunère des auteurs vivants, sauf à prendre le risque que la culture française devienne une sorte de gigantesque patrimoine ringard, s’autoalimentant de nostalgie, où la création se transformera en contenus standardisés et segmentés. Est-ce vraiment cela que nous voulons ? La proposition de loi de Laure Darcos, validée par le Conseil d’État, est à ce jour la seule qui prenne la mesure des risques que pose à grande échelle et à long terme le moissonnage d’œuvres protégées par le droit d’auteur, le tout dans une très grande opacité. Il faut évidemment rétablir un équilibre plus favorable aux créateurs. A ce titre, prévoir une présomption simple, réfragable, applicable à tous, ne produira pas de contentieux massifs, ne fera pas fuir les acteurs du numérique attachés au marché français, et ne portera pas atteinte à l’innovation technologique. C’est la France qui a inventé le droit d’auteur face aux copistes à l’époque de Beaumarchais. A chaque rupture technologique, nous avons renforcé le droit de propriété en général et le droit d’auteur en particulier, et nous sommes aujourd’hui la 3ème puissance culturelle mondiale. Des centaines de milliers d’auteurs dans le monde attendent protection et transparence dans l’utilisation de leurs œuvres par l’IAG, et la France a toujours été à la pointe sur ces sujets, convaincue qu’une innovation respectueuse du droit d’auteur est plus puissante et durable. Que le débat sur ce sujet ne soit pas considéré comme prioritaire serait une faute. Nous allons y travailler au conseil national de l’IA et du numérique à partir de cet été.
Dans le monde de l’IA ce mois-ci…
Ces derniers jours, nous avons trouvé intéressant :
[🇫🇷] Un résumé de l’audition d’Arthur Mensch (Mistral AI) devant la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques.
[🇫🇷] Un échange (lisez le commentaire de Sofiane Coly!) sur le coût de l’IA.
[🇬🇧] Un article sur la naissance des “High-Impact Individual Contributors”.
👋 Rendez-vous dans un mois,
— Charles & Maxime



