Intensité
Intelligence humaine - l'IA pour les Ressources Humaines #29
Nous sommes Maxime Le Bras, Responsable du Recrutement d’Alan, et Charles Gorintin, Cofondateur et CTO d’Alan, pour vous donner de la tech et du RH. Ceci est une newsletter portant sur l’utilisation de l’Intelligence Artificielle (IA) par les spécialistes des ressources humaines. C’est promis, elle n’est pas générée par ChatGPT.
« La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. » — Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818
Le pendule cassé
Schopenhauer pensait que la vie humaine oscillait entre la souffrance et l’ennui. On désire, on souffre de ne pas avoir. On obtient, on s’ennuie. Le pendule ne s’arrête jamais.
L’IA vient casser le pendule.
Depuis quelques mois, je vois le même phénomène partout autour de moi. Des gens qui codent jusqu’à 2h du matin alors qu’ils ne sont pas développeurs. Des managers qui construisent des prototypes le week-end. Des fondateurs qui n’arrivent plus à décrocher, non pas par anxiété, mais par enthousiasme. L’obstacle entre l’idée et la réalisation a fondu. Ce qui prenait une semaine prend une heure. Ce qui nécessitait une équipe tient dans une conversation.
Le résultat, c’est un état que les psychologues appellent le flow, et qu’Aristote aurait reconnu comme une forme d’eudaimonia : le bonheur qui vient de l’activité elle-même, du sentiment de produire quelque chose d’utile. L’excellence de masse, dont je parle souvent, passe aussi par là : donner à chacun les moyens de se sentir compétent et créatif.
Mais il faut regarder de plus près ce qui se joue dans notre cerveau.
Une dopamine qui construit
Pour comprendre ce qui se joue, il faut regarder du côté des jeux vidéo. Les game designers ont compris depuis longtemps comment créer des boucles d’engagement : chaque action produit un résultat visible, chaque résultat débloque une nouvelle possibilité, chaque niveau atteint appelle le suivant. C’est ce que les chercheurs appellent une boucle de récompense à renforcement variable.
L’IA produit exactement la même boucle. Sauf que cette fois, le résultat est réel. On ne collecte pas des points d’expérience fictifs, on livre des prototypes, des analyses, des outils. On ne progresse pas dans un monde virtuel, on construit dans le monde réel.
C’est magnifique. Et c’est précisément ce qui demande de la vigilance. Quand un joueur passe la nuit sur un jeu, il sait quelque part qu’il joue. Quand on construit quelque chose d’utile à 1h du matin, le sentiment de productivité légitime la spirale. L’accomplissement est réel. La valeur créée est réelle. Mais l’épuisement aussi sera réel.
Les temps morts deviennent insupportables
Il y a un phénomène que peu de gens décrivent encore : les creux. Quand on travaille avec l’IA, il y a des moments où l’on attend. L’IA traite, génère, itère. Et pendant ce temps, on ne fait rien.
Ces micro-pauses devraient être des respirations. En pratique, elles deviennent des sources d’agitation. On ouvre un autre onglet. On lance une autre tâche. On remplit chaque seconde de vide par une nouvelle sollicitation. Le rythme du travail avec l’IA alterne entre des pics d’intensité créative et des creux d’attente que l’on supporte de moins en moins.
C’est l’inverse exact de ce que décrivent les artisans : le temps de séchage, de repos, de recul, fait partie du processus. Avec l’IA, on perd l’habitude de laisser une idée décanter. On veut le résultat suivant, tout de suite.
Le signal d’alerte
J’observe autour de moi des signaux concrets. Des nuits raccourcies. Des repas sautés. Une difficulté croissante à s’arrêter, non par obligation mais par désir. Et un phénomène plus subtil : une intolérance grandissante à l’ennui. Quand on a goûté au flow permanent, revenir à une tâche lente, manuelle, sans feedback immédiat, devient presque douloureux.
Il faut être lucide. Nous entrons dans une ère où le travail intellectuel devient intrinsèquement addictif pour une partie croissante de la population. Les outils d’IA génèrent de l’excitation plutôt que du stress. Et l’excitation chronique use autant que le stress chronique.
Le rôle des RH : apprendre à protéger l’enthousiasme
Les directions des ressources humaines ont construit des outils pour détecter le mal-être : burn-out, désengagement, surcharge. Mais nous n’avons quasiment aucun outil pour détecter l’excès d’engagement. Comment repérer quelqu’un qui va trop bien, trop vite, trop longtemps ?
Les RH vont devoir inventer de nouveaux signaux. Non seulement surveiller l’absentéisme, mais aussi l’hyper-présence. Non seulement prévenir la souffrance au travail, mais aussi l’ivresse du travail. Si le workaholisme a toujours existé, l’IA lui donne un carburant à combustion rapide.
Quelques pistes concrètes :
Nommer le phénomène. Ce qui n’a pas de nom n’existe pas dans une organisation. Parler ouvertement de l’usage intensif des outils d’IA, sans moralisme, permet de créer un espace de vigilance collective.
Sanctuariser les temps sans production. Des moments où l’on ne construit rien, où l’on ne génère rien, où l’on pense sans outil. Traiter la capacité à s’arrêter comme une compétence, pas comme une faiblesse.
Former les managers à repérer les signes. Un collaborateur qui envoie des messages à minuit n’est pas forcément en difficulté. Mais un collaborateur qui le fait tous les soirs depuis trois semaines, avec un enthousiasme croissant, mérite une conversation.
Le pendule à reconstruire
Schopenhauer avait tort sur un point : la souffrance et l’ennui ne sont pas les deux seules options. Mais il avait raison sur l’essentiel. Le pendule existe pour une raison. L’ennui avait une fonction : il nous ramenait à nous-mêmes, à notre corps, à nos proches. Il forçait le recul.
Quand on casse le pendule, il faut construire autre chose à la place. Une discipline de la pause. Une hygiène de l’ennui. Une sagesse de l’arrêt volontaire.
L’IA nous donne un pouvoir de création sans précédent. À nous de ne pas nous y consumer.
Trois questions pour un expert
— Pouvez-vous vous présenter brièvement, ainsi que Teampact Ventures ?
Je suis Benjamin Kayser, ex-rugbyman international et aujourd’hui co-fondateur de Teampact Ventures, un fonds VC (Venture Capital). Nous extrayons le meilleur du sport de haut niveau au service de la performance humaine pour accompagner des entreprises deeptech innovantes dans le climat et la santé.
Et je continue à vibrer de ma passion du sport en tant que consultant TV, pour transmettre ces moments d’émotions et d’adrénaline au public.
— Dans le rugby professionnel, comment distinguiez-vous l’intensité soutenable de celle qui mène à la blessure ou au burn-out ?
La frontière entre ultra-détermination, travail acharné, dépassement de soi, repousser ses limites… et le burn-out est évidemment très fine.
Dans le sport de haut niveau, on apprend justement à naviguer en permanence sur cette ligne. Et pour la distinguer, on s’appuie sur plusieurs repères très concrets.
D’abord, Data is King. On multiplie les sources de données – physiologiques comme psychologiques – pour piloter la performance au plus près de la réalité. Mais elles restent toujours au service de l’analyse : elles éclairent la décision, elles ne la remplacent jamais. Parce qu’un joueur n’est pas qu’un ensemble d’indicateurs.
Ensuite, il y a l’inner circle. Ce cercle restreint, dont l’avis compte vraiment – staff, coéquipiers proches – agit comme un véritable radar. Souvent, ce sont eux qui détectent en premier les signaux faibles : une fatigue inhabituelle, une irritabilité, une perte de lucidité… des choses que soi-même on ne veut pas voir, ou qu’on choisit d’ignorer.
Il y a aussi l’auto-évaluation constante. Le sport de haut niveau pousse à se connaître avec une grande précision. Mais c’est un exercice exigeant, et parfois piégeux : mal maîtrisé, il peut justement conduire à franchir la ligne, en confondant engagement et sur-engagement.
Enfin, la récupération fait partie intégrante de la performance. Ce n’est pas un complément, c’est une phase d’entraînement à part entière. La vraie différence se joue là : dans la capacité à alterner. Savoir quand pousser… et surtout savoir quand couper. On peut être extrêmement intense, y compris dans le repos!
Au fond, on sait que l’on bascule du bon côté de l’intensité vers le risque de blessure ou de burn-out à partir du moment où l’on sort de cet équilibre : quand l’écoute diminue, que les signaux faibles sont ignorés, et que l’intensité n’est plus pilotée mais subie.
— L’IA intensifie le travail mental plutôt que de le réduire. Vous qui avez vécu l’intensité du sport de haut niveau, cette dynamique vous semble-t-elle soutenable pour les organisations ?
Le risque principal, c’est justement que cette intensification ne soit pas soutenable dans la durée.
L’IA peut pousser à un hyper-focus permanent, qui crée une forme de tunnel : on perd la capacité à poser les “questions bêtes”, à prendre du recul, à regarder autrement.
Et c’est là que ça devient dangereux pour une organisation : quand tout le monde est en surcharge cognitive, la créativité s’érode.
Où est la place de la naïveté dans la créativité ?
Si l’on connaît toutes les raisons pour lesquelles quelque chose est impossible, aura-t-on encore l’élan de se lancer ?
L’IA a des capacités infinies, c’est une certitude. Mais la performance durable ne vient pas seulement de l’intensité mentale ou de l’excellence individuelle. Elle repose sur une conviction collective.
Aujourd’hui, l’IA permet de produire mieux, plus vite, seul. Mais elle ne sait pas encore embarquer des équipes dans la durée.
Au rugby, on disait souvent : le but n’est pas de toujours prendre les meilleures décisions. Prenez les moins mauvaises, mais soyez obsédés par une chose : que tout le monde y croie… et avance dans la même direction.
C’est ça qui rend l’effort soutenable.
Dans le monde de l’IA ce mois-ci…
Ces derniers jours, nous avons trouvé intéressant :
[🇬🇧] L’expérience de Zapier, qui a utilisé une IA pour les calls de pré-qualifications avec les candidats.
[🇫🇷] Ce post du CEO de BO&MIE (Réseaux de Boulangerie) qui construit lui-même son CRM/ERP.
[🇬🇧] Cette étude d’Anthropic qui mesure pour la première fois l’exposition réelle (et non théorique) à l’IA dans différents métiers, et ne trouve pas encore d’impact sur le chômage.
👋 Rendez-vous dans un mois,
— Charles & Maxime





Super intéressant et pertinent le parallèle temps fort / temps faible avec le sport, merci pour cette édition.
je serais intéressée d'interroger aussi la question "d'utile" : on produit quelque chose qui sert un besoin qui a été créé parfois par les mêmes entreprises qui ensuite fournissent les solutions. Si on devait ramener ça à une réelle valeur pour l'humanité, on en est souvent - pas toujours - loin en réalité. Ce qui n'enlève rien à tout l'intérêt de votre article !